Lettre d’Amour à Ma Femme De Ménage (A la manière d’une troubadrice, sauf pour la langue d’oc que je ne maîtrise pas)
Ma Chère Femme de Ménage,
Je t’aime. Pas que je m’en sois aperçue maintenant que tu as
arrêté de venir, non. Je l’ai toujours su. Toi aussi, tu l’as toujours su. J’ai
toujours su que tu l’as toujours su. On se comprenait. Mais la privation du
confinement a fait sur nous des merveilles.
J’ai pensé à toi pendant tout ce temps. Quand je me hissais
sur le plan de travail de la cuisine pour récurer la hotte – et dire qu'avant de devoir
le faire par moi-même je t’en parlais comme si ce n’était rien. Ou quand je m’adonnai
à la méditation immobile du repassage, une méditation bikram, ces
derniers jours, qui peut atteindre les 60 degrés. Entre deux bouffées de vapeur
dignes d’un Relais&Château, je me suis remémorée notre première rencontre,
la première rencontre avec toutes les autres Femmes de Ménage avant toi.
Je venais vous chercher au RER pour vous montrer le chemin,
pour bien vous accueillir. Je vous racontais un peu ma life pour vous mettre à l’aise.
J’essayais de faire l’experte, en vous expliquant ce que j’attendais de vous,
pour que vous me respectassiez. La vérité, j’étais horriblement mal à l’aise.
La vérité, vous l’étiez vous aussi. Ça ne pouvait tout bonnement pas
être autrement. Une femelle adulte normalement constituée s’acquitte
autonomement des fonctions basiques d’hygiénisation et entretien de l’environnement
naturel qui lui est propre. Si elle ne le fait pas, si elle salit là où une
autre nettoie, c’est qu’elle est snob, ou riche, ou, plutôt mon cas, désespérément
empotée. Pour les trois occurrences, nous sommes dans le domaine de la
condition pathologique. La relation démarre avec un handicap, du côté de l’employeur.
A moins que ce ne soit un homme, l’employeur, auquel cas la chose devient sexy.
Il a une femme qui vient bosser juste parce qu’il n’a pas trouvé la femme qui l’aimera
au point de lui repasser les chemises et lui laver les slips – presque- gratos.
Je ferme la paranthèse “Lutte
des sexes”.
Vous aussi, en vérité, Femmes de Ménage, vous êtes là pour
nettoyer là où une autre salit, et vous le faites parce que vous ne pouvez faire
rien d’autre. Ou du moins avez-vous du vous convaincre, à un moment, que vous ne pouviez faire rien d’autre, ce qui très tôt est revenu au
même. Donc, même du côté de l’employé, la relation démarre avec un handicap.
Voilà pourquoi, ma chère Femme de Ménage, j’ai commis, avec toi comme avec les
autres avant toi, l’impardonnable, gauchisime erreur de vouloir me la jouer
copines. Je sentais que j’avais le rôle de la conasse, l’exploitante, la patronne,
et que toi tu avais celui de la subordonnée, qui me critique en cachette avec
ses collègues. Bientôt je t’en aurai voulu parce que tu faisais quelque chose d’essentiel
que je ne savais faire, et toi à moi parce que je pouvais me permettre de me
faire servir par toi. On était à un
pas des Bonnes de Genet.
Je croyais bêtement pouvoir l’éviter en me la jouant cool,
en te surprenant avec le scoop du siècle: j’étais comme toi! À savoir, étrangère,
sans-le-sou, plutôt marginale dans un pays de salauds. Et c’était vrai, je
ne mentais pas. Tout le problème, néanmoins,
était dans le j’étais. Trop d’années ont passé depuis que j’étais
comme toi: j’ai appris la langue, j’ai passé des examens, j’ai envoyé des CV, j’ai
déchiré des CV, j’ai procréé des petits français – l’acmé de l’intégration pour
une étrangère?- et épousé un homme assez prospère et assez attentionné pour t’embaucher,
et me soulever de mes viles tâches domestiques.
Comment ai-je pu te lancer le message « j’étais comme
toi », dans le but de devenir ton amie ? Et pourtant je l’avais vue
tant de fois, dans les yeux des autres avant toi, cette lueur de mépris pur,
cette émeute populaire ophtalmique, ce regard qui criait « ah ben non, ma
belle, tu n’es pas comme moi, je ne crois pas non ». J’aurais dû le
savoir que je risquai gros. Mais pas avec toi.
Toi, tu as rebondi allégrement à tous les dos d’âne et tous
les creux de mes gaffes, comme sur des suspensions de 4X4, de ton sourire inattaquable.
Ton sourire. Dégainé quand tu comprenais
que dalle à ce que je racontais, épousseté et décoré pour me dire Joyeux Noël sur
la porte en te plaquant le bonnet sur la tête. Parti inopinément quand je t’ai
félicité pour comment tu m’as dégraissé la baignoire. Je ne peux pas le prouver,
car je te laissais la maison, et je sortais, pour te laisser travailler tranquille
(un autre bel euphémisme de patronne), je ne peux pas le prouver, disais-je,
mais ce n’est pas exclu que tu arrives à dépoussiérer, ou a cirer, par le seul
effet de ton sourire. Note-le quelque part si tu veux, si un jour j’installe
des caméras à la maison, ce sera dans le seul but de mettre ça au clair. Mais je
n’appellerai pas SOS Ovni.
Déjà que le confinement nous a éloignées… Tu l’as senti, toi
aussi, n’est-ce pas ? Même si on s’est entêté à s’envoyer plein de
messages courtois et attentifs, plus souvent encore qu’avant. Il nous a éloignées même
spirituellement. Tu as cru à tout, ma Femme de Ménage. Tu as mis le masque quand
on t’a dit de le faire, et tu as tenu ton fils en deçà de la grille de l’aire
de jeu interdite. Moi non. J’en ai profité pour expliquer à mon fils la désobéissance
civile. Et j’ai découvert qu’il n’y en avait aucun besoin. J’ai découvert aussi
que ton boulot est extraordinaire, j’ai appris, j’y ai pris goût. J’ai compris
que vous les Femmes de Ménage, vous n’allez pas voir les psy, pas parce que vous
ne pouvez pas vous le permettre, mais parce que vous n’en avez pas besoin.
Depuis que je fais mon ménage je me sens forte, je me sens adulte ;
je me sens une vraie femme. Le
ménage rend libre, c’est vrai. Mon uterus mon choix, mon appart’ mon ménage.
Je suis prête, là. Là, si tu
reviens, je pourrai enfin dire que je fais appel à toi pour gagner des heures
précieuses pour écrire, et pas pour incapacité crasse, et ce ne serait pas un pitoyable mensonge. Je sais maintenant ce qu’il est raisonnable de te demander de
faire, dans le temps que tu as à disposition. Tu peux revenir maintenant.
N’aies pas peur du virus. Je l’ai même eu, je suis à peu près immunisée.
Tout va être comme avant, mes pelotes de poussière sous le lit et ton sourire Antikal.
Ce sera même beaucoup mieux qu’avant. Je te payerai plus. Puis si tu
veux un jour on se fera une journée ménage, toi et moi, on s’échangera des
conseils, des astuces, des techniques, des secrets, des confidences sur nos
maris,… Mais dans ce cas je te payerai un peu moins.
Commentaires
Enregistrer un commentaire