L’IMAGERIE SOCIOPOLITIQUE DES BÉBÉS
Oli a 4 ans, Yoko en a 2. Et demi, pour les deux - mais
ne jouons pas les mamans obsédées par l’énonciation de l’âge de leurs enfants !
Ils prennent leurs quatre heures, accroupis aux deux bouts de la
table basse du salon, juchés sur deux poufs rembourrés qui font perchoir
pour moineaux. Ils grignotent à courant alternatif de cuillérées de céréales
improbables. Qui semblent toujours trop croquantes pour leurs joues pleines de
sommeil. Des minces filets de lait Carrefour coulent lascivement sur leurs
mentons insouciants. Leurs paupières rose cèdent par vagues sous le poids du
dodo qui reste, comme de petites tentes de camping mal fixées dans le vent du
sommeil. Les cuillères de grands, tenues avec grâce par leurs mains rigolotes, ressemblent
à des louches. Ils moulent et ils broient des boulettes soufflées dans les
moulins de leurs mâchoires ; les têtes ébouriffées vibrent à leur rythme.
Les mèches crêpées par l’oreiller s’écartent sur leurs oreilles comme des feuilles
d’acanthe sauvage, et ils ressemblent à deux bébés bonobos qui mâchent des noix
sur une branche.
Il est une espèce de méditation derviche dans la prise de
repas de l’enfant. Bien sûr, je ne dis pas qu’il n’éclate pas de finale de
Roland-Garros à coups de droits de potage et revers de boulettes,
ace de purée et slice de nuggets. Mais il y a aussi ces goûter de
mastication mistique. Je regarde en silence leur relation, qui devient
un lieu de plus en plus privé, et moi, de plus en plus celle qui écoute aux
portes. Ils viennent d’inaugurer les conversations en solo, entre eux. Mes
petits débattent ! J’ai l’impression de les avoir emmenés à la Crèche
du Dialogue, et d’être au moment où maman, ben, faut qu’elle les laisse !
Souvent ça échange des points de vue sur le jeu en cours, instructions de l’ainé
je-sais-tout et assentiments admiratifs de la petite, tu prends le tracteur,
moi je gère les écuries. Oké. Débats Lego. Diatribe Kapla. Forum Playmobil. Ça
ne va pas plus loin. Mais toi, tu suis chaque mot, et tu sais bien qu’il suffit
d’un instant, et voilà que tout d’un coup, c’est la Philosophie.
-
Écoute Oli… Est-ce que les frontières…C’est
fini ?
-
Ben non Yoko… Le confinement est fini.
Mais les frontières sont toujours fermées.
-
Ah. Oké.
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