TIMIDES TENTATIVES DE DESOBEISSANCE CIVILE
Timide Tentative n. 1 L’épilation
J’inaugure une nouvelle série de textes, où je raconte ma
dissidence quotidienne, comment ma différence, où que je m’amène, casse les
couilles (le miennes et celles des autres). J'espère que casser les
couilles du monde post-Covid suffira pour devenir une nouvelle Gandhi.
"Le cagibi de l’épilation est une cave, mais aux murs
enduits d’argent pour la touche « chic maghrebin ». Dans ce cagibi je me suis toujours sentie… un balai. Même avant les mesures anti-covid. Déjà avant, ma chère
esthéticienne exigeait-elle que je la laissasse m’arracher mes poils de loup,
ce qui déjà avant me déconnectait tragiquement d’avec l’Esprit Sauvage – que j’étais
censée soigner comme le Bien le plus précieux!
Déjà avant, perpétrait-elle son
sacrilège mensuel à la dignité féminine en riant, en blaguant, en débitant ses
péripéties personnelles, en exigeant les miennes, et tout cela moyennant une
généreuse rémunération. Non, le monde n’a jamais tourné rond.
Mais là, là, mon esthéticienne chérie voudrait que je rentre
dans le même délire qu’avant, d'accord? ET en plus, que je le fasse en portant un masque ! Dans
le cagibi. Dans la chaleur. Dans l'éradication de jusqu'à la dernière touffe de luxure indomptée de mon mont de vénus démasqué.
Ça me rappelle tellement la parodie de la
torture des manifestants, dans la pièce Peanuts, de
Fausto Paravidino. « Fais le kangourou. Saute j’t’dis. Maintenant fais le
courlis. Allez. Tu le connais pas ? Fouettez-le».
Désolée, Jennifer, j’ai fait vœux. Oui, tu m’épiles délicieusement. Oui, ça m'a pris des années de trouver quelqu'un comme toi. Oui, je peux affirmer sans
exagérer que tu as sauvé mon mariage plus d’une fois.
Mais j’ai fait vœux :
je ne vais pas compter jusqu’à toujours, en attendant la permission de pouvoir
respirer de nouveau. La permission pour décrocher les élastiques de derrière les
oreilles – en plus, vu mes oreilles, ils vont s’y coincer, c'est sûr, et les
autorités vont rigoler, me voyant étouffer encore pendant quelques foutues secondes.
J’ai fait vœux d’une timide désobéissance civile. Même dans une
librairie je ne suis plus entrée, parce qu’ils voulaient que je rentre « une
par une », et masquée. « Faites-entrer que votre tête, laissez votre
cul dehors”. Et vous, vous savez quoi, libraires ? Gardez vos livres. Je ne feuillète
pas bâillonnée. Je ne bouquine pas sparadrapée. Ça m’a paru une contradiction
en termes.
Donc je m’étais
préparée à t’endoctriner, Jennifer. Je m’illusionnais d’avoir bon espoir. De
nos longues conversations, avais-je déduit que tu devais être une sacrée petite jeune
fille pourvue d’un certain courage, pour une esthéticienne. Excuse-moi, Jenny,
mais si je dis ça, c'est pour te provoquer, c'est que je t’en veux un peu.
Je suis
rentrée et t’ai annoncé que je ne mettrai aucun masque. Je ne m’attendais pas à
ta réaction. Tes yeux écarquillés, tes iris bleu-trouille : le Chaperon
Rouge qui apprend qu’elle doit épiler le Loup, et demande naïve Pourquoi ?
Pourquoi vous
ne mettez pas de masque ?
Alors une
grande fatigue civile m’a envahie. Disons une lâcheté civile. Et voilà ce que j’ai
fait, ma douce Jennifer, en lieu et place de militer : je t’ai menti. J’ignore si le
mensonge peut compter comme acte de désobéissance civile, même timide.
Je t’ai dit
que je ne pouvais pas. Que je faisais de l’asthme. Que j’étais allergique au
tissu des masques. T’as tout gobé. J’ai jamais fait de l’asthme. Même pas de l’allergie
au pollen. Allez, ne m’en veux pas. N’importe quelle esthéticienne à ta place
aurait marché. C’est une grande qualité que vous avez, la candeur. Presque une
déformation professionnelle.
Je t’ai dit
que mon médecin était en train de chercher activement, à l’heure même où on
parlait, un tissu qui me convint. Désolée, Jennifer. Et maintenant qu’on y est,
aux confessions, ben voilà, ce n’est pas la première fois que je t’ai menti. Je peux te le
dire maintenant : j’avais rasé, cette fois-là, en août 2017.
Tu sais tout maintenant. Pardonne-moi.

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