LA THERAPIE DE LA TOUR EIFFEL Essais techniques de maternité
Cette fillette me connaît par cœur, toute petite qu’elle est.
A l’aire de jeu. Dès qu’elle voit un poteau. Elle s’agrippe dessus, l’œil complice, et se trémousse.
« Regarde Maman, je fais de la pole dance ! ». C’est la nouvelle frontière des jeux d’imitation.
Faut l’entendre piailler « Uing of faïar » à la manière de Johnny Cash.
Par cœur, elle me connaît. Elle sait d’où je viens, jusqu’où je peux aller, à partir d’où je n’en peux plus.
Et elle en profite. Elle joue avec mes limites comme un chaton fait ses griffes sur un mur. Moi je suis le mur.
Moi qui voudrais plutôt faire le mur, rigoler avec elle, deux copines à la campagne.
Non, je me prépare à être escaladée, et enjambée, comme il arrive forcément avec les mères – heu… les murs.
On est fait pour ça. Je lui dis « Eh Boulette, ne tiens pas ton assiette comme ça, si elle tombe elle se casse ».
Elle me dit c’est pas une assiette c’est un lamequin. C’est vrai, c’est un ramequin.
Je lui dis arrête où je te flanque au club bébé et je vais dans le sauna.
« On ne dit pas club bébé, on dit club des bébés ».
Et là elle m'enveloppe le cou de ses bras d'abricot, retient ma tête contre sa poitrine, pour que je "repose".
Elle est petite : elle ne m’a pas encore laissé le temps de la décevoir.
Elle n’a pas du comprendre que je suis juste un mur, elle me croit un début de maison.
Ou de château, ou un support pour plantes rampantes.
Dans le même style, pour elle, toute grue de chantier, tout poteau à haute tension, vrai ou dessiné,
ce sera toujours « la tour Eiffel ».
« Maman, t’es contente ? ». « Boulette, tu as deux ans ». « Mais t’es contente ? ».
Ma fillette s’occupe de moi comme un bébé-médecine.
Une mini-guérisseuse. Elle a ses remèdes ancestraux. «T’as froid, maman ? »
« Oui, remarque, un petit peu »
« Alors va offrir une fleur à papa, comme ça ça va passer ». ?
Et après tout, comment fait-elle pour savoir que je suis ce genre de femme,
qui se réchauffe au coin du feu de ses cadeaux d’amour?
Elle m’a apprise par cœur. Elle me connaissait d’avant. La tentation est forte de l’aimer par narcissisme.
Mais ma fillette, ça tombe bien, est une anti-moi. Aussi frivole que je suis grave.
Aussi versatile et déboussolée que je me dois d’être stable et ancrée.
Féminine, elle, les sacs, les godasses, la totale. Et les « remarques esthétiques » :
elle soulève avec grâce mes boucles d'oreilles de mes lobes, dans sa main en coupelle,
et commente « Mmmm…Maman….Quelles belles bouclettes ! » l’air de trouver ça étonnant, venant de moi.
Aussi blonde, et rose, et belle, enfant Jésus de pinacothèque, que je suis brune et rude comme une bergère
palestinienne. Autonome, décidée à faire toute seule au prix de sa vie, de même que je suis dépendante.
Quel soulagement. Et quelle peur j’avais, de ne faire d’elle qu’une mini-moi.
Mais non ! Moi je ne la connais pas par cœur. Elle a des choses que je ne connais pas, qui ne viennent pas de moi.
Qui viennent de bien avant. Qui viennent d’ailleurs. Exemple : elle se souvient quand elle est née.
Et elle te raconte. Des sensations qui ne sont qu'à elle, que personne n’aurait pu lui insuffler,
que personne d’autre pouvait savoir.
Le « monstre » de la faim qui t’assaille du dedans, quand tu viens juste de naître,
et tu n’es plus rassasié à flot continu par le cordon.
Leboyer en parle dans Shantala. Tu nais, tu es dehors, l’air rêche te racle la peau,
et tu surprends dans ton estomac vide un feu d’artifice cruel, qui broie.
Un feu d’appétit.
« Je lui ai offel une fleul, au monstle. A mônger, mais lui y n’a pas voulu ».
« Et alors t’as fait quoi, Boulette ? »
« Je l’ai tapé. Et j’ai galdé la fleul »
« Et ben t’as bien fait. Mais moi, j’étais où ? »
« Au tlavail, maman ». En travail ?
A te faire croire à ces théories pour lesquelles tu ne mets pas au monde ton enfant, mais c’est lui qui te choisit.
Et qui te met au monde.
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| Coucher de soleil sur la Tour Eiffel . |

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